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Taizo Ichinose

One step on a mine, it’s all over

Hôtel de la Paix, Angkor Photo Festival, Siem Reap, Galerie Popil, Phnom Penh, Hôtel Amansara, Siem Reap, Workshop Bophana, Phnom Penh, Cambogde, 2006

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portrait de Taizo Ichinose

Dans la lignée des célèbres photographes de guerre, tel Robert Capa, Eugène Smith, Larry Burrows ou son compatriote Kyoichi Sawada, Taizo Ichinose reste pour beaucoup de Japonais l’image mythique d’un jeune homme indépendant et passionné, engagé pleinement dans son métier, pour avoir témoigné sur les conflits dans l’ex-Indochine. Mais contrairement à ses maîtres, il est mort trop jeune pour pouvoir devenir grand un jour à son tour. Photojournaliste free-lance, sans salaire ni soutien d’une rédaction, au tempérament téméraire, fougueux et aventurier, Taizo Ichinose aurait fait n’importe quoi pour arriver à voler à la réalité le meilleur cliché. Avec des débuts difficiles, alors que ses collègues et les rédactions de presses le prenaient pour un jeune premier, il vendait ses images pour une bouchée de pain, tandis qu’il rêvait de gagner le Pulitzer Prize. Mais peu à peu, les grands titres japonais et américains ont compris ses prises de risques et ont reconnu son talent.

Après plusieurs mois de périple en Asie, Taizo Ichinose séjourna au Cambodge et au Vietnam entre mars 1972 et novembre 1973. Entre Phnom Penh et Siem Reap, il s’était rapidement intégré à son nouvel environnement, partageant le quotidien précaire dû à l’époque et les coutumes de la population locale, parlant le Khmer et baragouinant quelques mots de Vietnamien. Les propriétaires du restaurant « Le Bantey Sreï » à Siem Reap, qui ont survécu au génocide Khmer Rouge, se souviennent encore de lui comme d’un ami. Avec son ouverture d’esprit, sa générosité de coeur et son côté joueur, où qu’il aille, il plaisait aux gens et attirait toujours une foule d’enfants criant à tue-tête, « Taizo, Taizo », à travers la campagne cambodgienne. Comme tout bon professionnel, il ne quittait jamais son appareil photo, porté autour du cou, toujours prêt à le dégainer, comme seule arme pour se défendre et ne jamais rater l’instant décisif. Ses photographies, en noir et blanc comme en couleurs, de combats, de soldats, de blessures, de morts, de vie quotidienne et surtout d’enfants en temps de guerre, sont finalement devenus célèbres.

Son rêve le plus cher était de voir Angkor Wat et de l’immortaliser sur sa pellicule. Inscrit sur la liste noire du gouvernement cambodgien, après avoir réussi à maintes reprises à échapper aux balles et aux mines, à déjouer diverses embuscades de Khmers Rouges et de Vietnamiens, à s’être fait confisquer son appareil photo et ses films – l’un de ses boîtiers Leica a même gardé la marque immuable d’une balle perdue au nord de Saigon en 1972 – à quelques mètres de son but ultime, Taizo Ichinose n’a finalement plus pu échapper aux troupes de Pol Pot. Le 22 novembre 1973, alors qu’il découvre finalement les temples d’Angkor, cette rencontre lui est fatale. Mais il est probablement parti en emportant avec lui l’image de ce lieu de magie.

Mort à seulement 26 ans, le destin tragique de Taizo Ichinose a inspiré de nombreux écrivains et fasciné plusieurs réalisateurs Japonais. Outre « Taizo » (2004), le documentaire de Takako Nakajima, réalisé à partir d’images d’archives et de témoignages actuels, citons le film incontournable de Sho Igarashi, « One Step on a Mine, It’s All Over » (« Un pied sur une mine et tout est fini… ») (1999), tourné au Cambodge et en Thaïlande. Tadanobu Asano, l’une des coqueluches actuelles du cinéma japonais et l’un des acteurs fétiches de Takeshi Kitano, tient le rôle de Taizo. Son carnet de route servit aussi à créer une pièce de théâtre.

Sa mère Nobuko, résidant toujours à Takeo, situé dans l’île de Kyushu, refusa pendant longtemps d’accepter ce jour fatidique. Mais elle continue à se battre pour la cause de son fils et organise conférences et expositions de ses photographies à partir de ses pellicules, qu’elle a appris depuis à développer elle-même. En septembre 1982, les parents de Taizo Ichinose se sont rendu dans le village de Pradak, situé à 14 km au nord de Siem Reap, pour constater son décès, alors que sa dépouille mortelle n’a jamais été retrouvée. Son boîtier transpercé trône toujours comme la pièce à conviction au pied de l’autel bouddhique dans la maison familiale, ce qui lui valu depuis le fameux surnom d’appareil « kamikaze ».

Texte de Christine Cibert
Crédits Photographiques : Taizo Ichinose